Des artistes de trois pays – Suède, France et Ukraine – ont créé une œuvre d’art unique, inspirée par la recherche scientifique. « AMYGDALA » est un film qui explore la peur, la Terre et ce qui subsiste après un cataclysme mondial. Cette œuvre, bien que récente, trouve ses origines bien plus tôt. Depuis plus de trente ans, le concepteur sonore et artiste visuel suédois leif.e.boman collecte des échantillons de la Terre à travers le monde afin de transformer leurs oscillations de fréquence en matière sonore au sein du laboratoire de l’Université de Linköping. Ce geste artistique radical, presque rituel, est conçu comme une réunion symbolique du monde, une résistance à toute guerre. En 2017, l’artiste audiovisuel, cinéaste et musicien français Patrick Chartol découvre ce concept et sa profonde signification : une tentative poétique d’unification, un langage commun qui transcende les frontières, les conflits et les peurs. En octobre 2025, la compositrice ukrainienne de renommée internationale Bohdana Frolyak rejoint le projet. Son enthousiasme, et surtout la puissance de sa musique, née au cœur même de la guerre en Ukraine, cristallisent le projet et lui confèrent sa forme et sa perfection définitives. Elle écrit pendant la guerre, en quête de lumière intérieure, de force vitale. De ce moment naît le film « AMYGDALA », dont le réalisateur Patrick Chartol a dévoilé les détails de la création dans une interview pour « Improvisator ».

– Bonjour Patrick ! L’auteur de l’idée scientifique du projet créatif « AMYGDALA » est leif.e.boman, un scientifique qui a donné une nouvelle identité à différents pays et à leurs régions géographiques : « La Voix de la Terre ». Comment cette symbiose phénoménale a-t-elle vu le jour ?
– AMYGDALA est le fruit d’une collaboration très étroite entre nous trois. Il y a eu des moments de doute, parfois des frictions, souvent liées à des incompréhensions, mais nous les avons toujours dépassées. La règle était claire : chacun devait être pleinement satisfait du résultat final. Sans cette validation mutuelle, le film n’aurait tout simplement pas été publié.
– Ce travail a-t-il été commandé par quelqu’un ?
– Il ne s’agit pas d’une production hollywoodienne : aucun producteur n’est intervenu dans le processus. Nous disposions d’une liberté totale, d’une carte blanche absolue.
– Quel message souhaitez-vous transmettre au public à travers ce film ? Et quel genre de réaction attendez-vous ?
– Nous n’attendons pas de réaction précise ; il s’agit avant tout d’un partage. Ce film est né d’un désir profond de collaboration et de dialogue entre trois artistes. Si d’autres artistes et scientifiques pouvaient nous rejoindre dans notre perspective cela serait un pari gagné.
Nous croyons que la collaboration entre différents domaines, tels que l’art et la science, peut rassembler des personnes du monde entier pour trouver les meilleures solutions possibles aux défis auxquels notre planète est confrontée.
– Veuillez expliquer — à quel carrefour de réflexions est née l’idée de ce projet ?
– L’un des éléments clés du projet, et peut-être l’un des plus intéressants à explorer, est la création d’un paysage sonore. Leif E. Boman, artiste sonore et visuel suédois de renom, a fait une découverte qui a enrichi et impressionné des centaines de milliers de personnes à travers le monde, dont l’UNESCO et l’UNICEF. En collaboration avec le Programme des Nations Unies pour l’environnement et les ambassades de chaque pays, il a créé des compositions sonores intitulées « Sons de la Terre ». L’artiste a collecté des échantillons de sol dans 202 pays. Grâce à la spectroscopie d’émission, Boman a analysé et converti les longueurs d’onde de la lumière de chaque échantillon en ondes sonores.
Ces « Sons de la Terre » sont stockés sous forme de fichiers audio numériques, ce qui signifie qu’ils peuvent être utilisés comme sources sonores pour des instruments de musique électroniques modernes tels que des échantillonneurs, des synthétiseurs, des séquenceurs, etc.
– Ce film propose-t-il des solutions aux problèmes de la Terre ?
– La position de l’artiste est souvent celle de l’observateur. Nous regardons le monde sans toujours avoir de prise directe sur les événements. AMYGDALA est à la fois un constat, un avertissement et un message d’espoir.
– Comment est née l’idée du titre du film, et que signifie-t-il ?
– Le titre AMYGDALA a été proposé par leif.e.boman. Il désigne la partie du cerveau qui réagit face à la peur. Dans un pays en guerre, la peur est omniprésente : peur de la guerre, peur de mourir, peur de la disparition, peur de l’effondrement, peur de perdre ce que nous pensions immuable. Cette peur est le fil invisible qui traverse tout le film. leif.e.boman a énormément travaillé sur des archives de guerre, des données concernant les guerres, il a été a Sarajevo et possède une connaissance plus approfondie que moi sur ce sujet.

– La peur est donc l’idée maîtresse de la composante visuelle du film ?
– Il ne faut pas oublier qu’il s’agit avant tout d’un film musical, presque d’un long « clip », pensé pour transcender la musique, à travers la cohabitation des œuvres orchestrales et des séquences électroniques créées par leif.e.boman.
– Approuve-t-il le résultat final comme l’incarnation de sa propre idée ?
– Oui, je peux dire sans hésitation que leif.e.boman approuve totalement le film.
– Mais pourquoi cette identité – la « voix » et son appartenance géographique aux échantillons terrestres – est-elle complètement déconstruite dans la vidéo ? Dans les images, on voit une terre « sans nom », dépourvue de toute identité culturelle, historique ou nationale.
– La Terre, dans le film, n’a pas vocation à avoir une identité nationale ou culturelle. Elle appartient à chacun de nous. Elle est notre foyer commun. La montrer nue, sans frontières, sans noms, est au cœur même de l’esprit du film.
– Leif.e.boman, en tant qu’auteur du projet « Voices of the Earth », a-t-il participé au processus créatif de combinaison de musique et de vidéo ?
– Les sons de leif.e.boman s’y intègrent naturellement, dans une relation de symbiose. Pour en ressentir pleinement l’impact, mettez un casque et prenez le temps d’écouter la « voix » de la Terre:
Pour en revenir à leif.e.boman, je le considère comme un artiste majeur. Il est également peintre, et son univers possède une puissance singulière. C’est un véritable avant-gardiste, en avance sur son temps, dont le processus de création, fortement ancré dans la réflexion sur la guerre, s’inscrit dans une démarche profondément visionnaire. Son travail relève presque d’une forme d’« archéologie artistique » : une exploration de données, d’analyses scientifiques et de traces du réel, traduites en œuvres d’art. Je suis convaincu que son travail marquera durablement ce siècle.
Il en va de même pour Bohdana Frolyak, qui consacre si intensément son temps à la création qu’elle en délaisse la diffusion de son œuvre sur les plateformes musicales et supports audio, toujours portée par l’élan du travail à venir plutôt que par le regard en arrière.

Je suis profondément convaincu qu’ils marqueront tous deux leur époque ! C’est pourquoi je suis très heureux d’avoir pu mettre un coup de projecteur sur ces deux immenses artistes, et profondément fier d’avoir travaillé à leurs côtés sur ce film.
– La bande originale du film s’ouvre sur l’Adagio de Bohdana Frolyak « À la mémoire de Myroslav Skoryk » – un génie musical ukrainien dont l’œuvre est profondément ancrée dans la culture du pays. Cet « enracinement profond » se reflète-t-il dans l’esthétique visuelle du film que vous avez créé ?
– Oui, l’Adagio de Bohdana Frolyak traverse toute la première partie du film, mais il réapparaît également dans la quatrième et dernière partie, où la petite mélodie emblématique de Myroslav Skoryk vient clore AMYGDALA. Pour cette ouverture, je me suis appuyé sur une vision très intérieure, imaginaire, de Myroslav Skoryk. Je me suis dit qu’il devait représenter pour Bohdana une figure tutélaire : un mentor, un ami proche, une présence fondatrice. J’ai tenté de transposer cette personnalité telle que je l’imaginais en un paysage : grandiose, apaisant, largement dominé par le bleu.

Toute cette première partie est volontairement calme et contemplative. Elle représente pour moi un état d’apaisement, presque de suspension du temps. On y retrouve aussi des influences picturales, notamment celles de Turner. Dans mon esprit, j’ai souvent associé la peinture de Turner à la musique de Gustav Mahler, dont je perçois certaines résonances dans cet Adagio.
Le passage de la terre, de l’œuf dans la forêt, est pensé comme une sorte de danse de séduction de la Terre elle-même. Tous les éléments symboliques introduits dans cette ouverture ; la baleine, la terre, l’œuf, l’eau, le ciel, réapparaîtront plus tard dans le film, mais dans des contextes différents.

– Donc la musique d’intro est principalement méditative ?
– Il y a également de grandes envolées lyriques, dans lesquelles Bohdana excelle, et qui nous élèvent très haut vers le ciel !
– Et ces sons acoustiques chaleureux se superposent aux sons électroniques inventés par leif.e.boman?
– Il ne s’agit pas d’une superposition au sens classique, mais plutôt d’un dialogue. Les sons acoustiques et orchestraux apportent la chair, la respiration, l’émotion humaine. Les sons électroniques de leif.e.boman, issus des « Voix de la Terre », agissent comme une mémoire profonde, presque organique. Ils ne s’opposent pas : ils coexistent, se répondent, parfois se frôlent, parfois se fondent, comme deux langages différents racontant une même histoire.
– Vous avez mentionné que c’est avec l’arrivée de Bohdana Frolyak que le projet a acquis une structure et une forme parfaites. L’influence de la musique sur votre imagination a-t-elle guidé la séquence vidéo ?
– Dans une interview, Bohdana racontait qu’au début de la guerre, elle-même, comme beaucoup de personnes de son entourage, refusait de croire que la guerre avait réellement commencé. La transition dans le film est volontairement abrupte : on passe de cette forme d’idylle à un ciel qui s’assombrit, avant de plonger dans la deuxième partie, beaucoup plus dure : le cœur d’AMYGDALA, celui de la peur.
– La peur est une émotion humaine. Pourtant, la Terre prospère grâce aux efforts de l’humanité qui l’aime, en prend soin et la protège. De même, l’humanité est la principale cause des tragédies qui frappent la Terre. Veuillez expliquer pourquoi le concept vidéo du film illustre l’absence fondamentale de l’être humain?
– L’homme n’apparaît que très peu à l’image. En revanche, les animaux sont bien présents. Les deux chevaux, au début de la deuxième partie, observent la scène avec une inquiétude silencieuse, comme s’ils pressentaient ce qui va suivre. À la fin de la troisième partie « Let There Be Light » on aperçoit une photographie réelle de Marioupol (à 20:51).

On y distingue les ruines, la destruction, une vision presque apocalyptique. J’ai ensuite transformé cette image pour accentuer une sensation de froid glacial. Les montagnes lointaines, les pierres, les énormes sphères d’acier symbolisent pour moi l’écrasement, la déshumanisation, l’incompréhension. Les ombres qui avancent peuvent évoquer des fantômes errant parmi des pierres tombales.
À la fin de la troisième partie, des milliers d’animaux apparaissent. Cette séquence renvoie pour moi à une expression française : « on marche sur la tête ».

– S’agit-il d’un jeu de comparaisons visuelles ?
– Il y a dans ce film une part ludique, mais aussi des passages très éprouvants. La séquence de la bombe atomique, par exemple, est volontairement suffocante : on a envie qu’elle s’arrête, mais la continuité du film nous entraîne malgré nous dans une vision cauchemardesque. Des poissons volant dans le ciel, une baleine dans le ciel, des troupeaux d’animaux entassés, désemparés, perdus dans l’immensité ; une vision presque apocalyptique, peut-être celle d’un monde après l’explosion.

– Le film impressionne cependant par son rythme méditatif, ses images abstraites à l’échelle cosmique qui s’enchaînent méthodiquement, telles les diapositives d’une présentation historique. Seule la musique porte en elle un océan d’émotions intenses. La voix humaine y résonne.
– L’humain a la capacité de faire de la Terre un paradis, mais aussi d’en faire un enfer. Il peut créer comme il peut détruire. Je me dis souvent que l’idéal humain, dans sa forme la plus simple, se résume à peu de choses : être en bonne santé, avoir un toit, de quoi manger, être aimé et aimer, se sentir en sécurité. L’équation est simple, et pourtant tout devient infiniment plus complexe dès que s’y ajoutent l’argent, la quête du pouvoir, la peur et la haine de l’autre. C’est pour cette raison que l’homme est largement absent visuellement du film. Sa présence est partout, mais à travers ses traces, ses conséquences, ses cicatrices. Si l’on raisonne de manière objective, la Terre n’a pas besoin de l’être humain ; c’est l’être humain qui a besoin de la Terre. De nombreuses simulations montrent que si l’humanité disparaissait, la planète, sa flore et sa faune finiraient par se régénérer.
– Mais vous admettez avoir voulu réaliser ce film comme une vision du monde à travers le regard d’un enfant, avec un cœur pur. Comment pensez-vous que les choix visuels traduisent cette notion d’« enfance » ?
– Je ne sais pas comment les enfants percevront ce film ; cela dépendra beaucoup de leur âge et de leur sensibilité.Je pense qu’un enfant peut s’émerveiller autant qu’un adulte devant un beau paysage. Il subsiste volontairement quelques petites maladresses, quelques aspérités que j’ai finalement choisi de conserver, afin de préserver un certain côté « dessin d’enfant ».
– Un enfant a-t-il sa place sur cette planète ?
– C’est aussi une question ouverte : pourquoi, alors que la Terre est si belle, l’homme en fait-il un cauchemar ? Pourquoi ces retours en arrière, alors que la technologie permet aujourd’hui des avancées extraordinaires ? Pourquoi utiliser l’intelligence artificielle pour manipuler, contrôler ou détruire, plutôt que pour créer, réparer et relier ? Je pense que l’on peut encore orienter les choses vers quelque chose de lumineux, sans naïveté, en regardant toutes les facettes de la réalité.
– Le préambule du projet souligne que l’Ukraine est au cœur émotionnel de ce film. Avez-vous déjà visité l’Ukraine ? Connaissez-vous son peuple, ses traditions, ses artistes et sa culture ? Pourriez-vous nous parler de votre expérience personnelle ?
– Je ne connais pas profondément la culture ukrainienne et je ne suis jamais allé en Ukraine. En revanche, je m’en suis rapproché par d’autres chemins. J’ai un ami ukrainien très proche, que je connais depuis plus de dix-huit ans. Nous parlons souvent de l’Ukraine, de la guerre, de la politique, de ce que traverse le pays. Dès les premiers jours de la guerre en Ukraine, ma femme a fait de notre maison un point de collecte improvisé pour l’envoi de vivres, de médicaments et de vêtements ; pendant des semaines, notre salon a été rempli de cartons jusqu’au plafond ! J’ai vécu quatre ans à Istanbul, en Turquie, un pays relié à l’Ukraine par la mer Noire. J’ai également tourné en Tchéquie et en Slovaquie. D’après ce que j’ai pu observer et entendre, les Ukrainiens entretiennent un rapport très fort à l’art, une intensité que j’ai également ressentie en Tchéquie. Je me souviens de concerts de jazz où le public fermait les yeux pendant toute la durée du concert, dans une écoute presque absolue. Il s’agissait d’une tournée avec le groupe de jazz « Claire Michael » . À la fin, les échanges étaient profonds, musicaux, philosophiques. On avait le sentiment d’exister pleinement par l’art.
– En tant que créateur visuel, quel message considérez-vous comme clé et symbolique ?
– Les racines profondes que l’on trouve dans AMYGDALA sont finalement celles de tous les êtres humains : notre lien à la Terre. Nous vivons tous dans la même maison. Pourtant, certains parlent de conquérir Mars ou la Lune en investissant des milliards, alors que ces ressources pourraient sans doute servir à réduire la faim, les inégalités ou les guerres sur notre propre planète.
Le film a déjà été visionné plus de 49000 fois aux quatre coins du monde, les commentaires sont activés afin d’établir un dialogue avec les spectateurs.
La promotion que nous avons mise en place poursuit aujourd’hui la diffusion du film à travers le monde, dans la continuité directe du concept initial. De la même manière, des courriers seront adressés aux ambassades de l’ensemble des pays participants au projet.
– Prévoyez-vous des projections creatives du projet, et où exactement ?
– Nous aimerions également que cette expérience puisse devenir un événement live : un orchestre symphonique jouerait les œuvres de Bohdana Frolyak telles qu’elles apparaissent dans le film, projeté sur un écran géant au-dessus de l’orchestre. Les sons électroniques seraient synchronisés avec l’image et diffusés par un système d’amplification. Il pourrait aussi y avoir des prises de parole, des conférences autour de la guerre, de l’écologie, ainsi que des installations et expositions liées au projet.
Le message de Bohdana Frolyak à la fin du film est clair : « Je crois que ce film pourra attirer, ne serait-ce que légèrement, l’attention du monde sur la catastrophe qui se déroule ici et maintenant, au cœur de l’Europe civilisée, en Ukraine, frappée par une terrible invasion et une immense destruction humaine ».
Anna Arkhypova, Natalia Kryazh
